Après le succès d’« Antigone » au Festival d’Avignon, le metteur en scène japonais sublime la force poétique et le souffle du verbe de la Camerounaise Léonora Miano.

Faisant ses adieux à l’été, le temps s’est suspendu à Paris au-dessus de la colline du Mont-Louis, dans la soirée du 20 septembre. A quelques pas du cimetière du Père-Lachaise se jouait une partition « entre ciel et terre. Entre nuit et jour. Tout près de la blanche vallée des Ombres », où errent les « âmes réprouvées », celles qui ont commis l’irréparable, complices de l’un des plus abominables crimes contre l’humanité : la déportation vers les Amériques de ceux qui ont été réduits en esclavage. Une partition où les « âmes en peine » des victimes de ce cataclysme, qui s’abattit sur le berceau de l’humanité pendant plus de quatre siècles, appellent les « âmes à naître » à intercéder en leur faveur auprès d’Inyi, divinité première.

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Elles ne réclament pas justice, mais elles demandent à connaître, que leur soient « révélées » les raisons qui ont poussé certains à vendre les leurs aux « étrangers venus par les eaux ». Les âmes à naître s’appellent Mayibuye – terme popularisé lors de la lutte contre l’apartheid par les militants de l’ANC, en Afrique du Sud, et qui signifie « que cela revienne ». Elles ont vocation, après s’être incarnées, à revenir se régénérer dans les eaux de l’océan primordial Mangamba, avant de retourner sur Terre. Mais, « voyant le chaos qui les attend là-bas dans le Pays », elles refusent d’accomplir leur devoir. Les forces qui ne doivent pas se croiser se rencontrent et risquent de provoquer la disparition de l’univers.

A travers cette tragédie abordant l’immuable et universelle question de nos choix et de nos actes, Léonora Miano aborde dans Révélation, premier temps de sa trilogie Red in Blue parue en 2015, la participation de certains Africains à la « traite négrière ». Termes que la native de Douala récuse. La dénomination « Afrique » est une création européenne et les Africains eux-mêmes ne se qualifiaient pas comme tels et ne se reconnaissaient pas comme Noirs au moment où ils étaient jetés dans les cales des bateaux de mort.

Humanité perdue

Grâce à l’entremise de Wajdi Mouawad, directeur du Théâtre national de La Colline où la pièce est créée jusqu’au 20 octobre, le souhait de l’écrivaine – lauréate, entre autres, du prix Goncourt des lycéens 2006 pour Contours du jour qui vient (Plon) et du prix Femina 2013 pour La Saison de l’ombre (Grasset) – est exaucé : Satoshi Miyagi signe une mise en scène éblouissante qui sublime la force poétique et le souffle du verbe de Léonora Miano. La puissance de l’esthétique du Japonais rencontre l’ampleur du mythe qu’a construit la Camerounaise.

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« La première chose qui m’a frappé, expliquait en mai Satoshi Miyagi, c’est à quel point la vision de la mort – ou ce qu’on pourrait appeler “le monde après la mort” – dans cette pièce est extrêmement proche de l’image que se font en général les Japonais de l’au-delà, ou plutôt de ce que devient l’âme après la mort. Pour eux, qui en ont toujours fait le sujet de leurs récits, les âmes des victimes de mort violente ou injuste ne peuvent rejoindre le paradis et restent bloquées dans notre monde où elles “flottent” jusqu’à ce qu’elles soient soulagées de leur rancœur, de leur ressentiment ou de leur peine. »

Miyagi démultiplie les voix et les personnages. Tout comme Miano, il se joue des assignations, des genres et des « races ». Celui qui faisait en 2017 l’ouverture du 71e Festival d’Avignon avec une incroyable Antigone, dans la Cour d’honneur du Palais des papes, dessine une chorégraphie savante sur une musique tout en puissance et en délicatesse, tambours et clochettes. Il rend ainsi hommage et offre une cérémonie à la « légion d’Ubuntu », allégorie de cette humanité perdue, de ces hommes et ces femmes morts les fers aux pieds, dont on a effacé de nos souvenirs les noms et les visages, corps avilis à qui l’on a refusé toute dignité et sépulture, et dont on n’a toujours pas honoré la mémoire. Par la musique, Satoshi Miyagi souhaite, explique-t-il « que les comédiens s’adressent aux âmes des morts ».

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Le tout est magnifié par un jeu d’acteurs remarquable et des costumes à l’opposé d’un imaginaire « africain ». L’esthétique japonaise, en décentrant la lecture de cette pièce, extrait le récit de la traite et de l’esclavage de la confrontation entre Occident et Afrique, entre Blancs et Noirs, et nous plonge au sein d’une terrible et inhumaine histoire humaine. Elle nous oblige à nous confronter à ce qu’il peut y avoir de plus vil en nous, à nos erreurs et à nos égarements, à nos tromperies et à nos bassesses. Car il n’y a pas pire que celui qui refuse de regarder son passé en face et d’affronter son Histoire.

« Révélation – Red in Blue trilogie », de Léonora Miano, en japonais surtitré. Mise en scène : Satoshi Miyagi. Jusqu’au 20 octobre au Théâtre national de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris 20e, 01-44-62-52-52.

Rencontre avec Léonora Miano et Satoshi Miyagi, le 3 octobre à 18 h 30 à la médiathèque Marguerite-Duras, 115 rue de Bagnolet, Paris 20e. Entrée libre sur réservation : 01-44-62-52-00.

Red in Blue trilogie, de Léonora Miano, L’Arche, 2015, 176 pages, 15 euros.

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