Notre chroniqueur revient sur le combat contre la raison d’Etat de l’avocat qui tente de faire éclater la vérité sur le raid meurtrier de l’armée ivoirienne en 2004.

Chronique. Depuis quatorze longues années, un homme seul, ou presque, se bat inlassablement pour que la vérité éclate dans l’affaire du bombardement de Bouaké, en Côte d’Ivoire, qui provoqua la mort, le 6 novembre 2004, de neuf soldats français et d’un civil américain. Ce « petit avocat » (comme il y eut le « petit juge » Lambert, dans l’affaire Grégory) s’appelle Jean Balan. La semaine dernière, il a remporté une première bataille importante.

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Dans un réquisitoire cinglant, révélé le 3 juillet par Médiapart, le vice-procureur de Paris, Michel Guedes, a en effet demandé le renvoi devant une Cour d’assises d’un pilote biélorusse, Youri Sushkine, et de deux copilotes ivoiriens, Patrice Ouei et Ange Magloire Gnanduillet. Ces trois hommes sont soupçonnés d’avoir pris part, pour le compte de l’armée sous les ordres de Laurent Gbagbo, au bombardement d’un camp de l’armée française installé dans le lycée Descartes à Bouaké. Ce raid sanglant provoqua une crise sans précédent entre Paris et Abidjan.

Mémoire vivante

Jean Balan, qui vit au nord de Paris, dispose d’un bureau dans le quartier de l’Opéra dans la capitale. Un joyeux foutoir, où s’empilent les dossiers épais entre deux cendriers débordant de mégots. Au palais de justice de Paris, il ne passe pas inaperçu avec son physique de deuxième ligne de rugby, ses cheveux longs grisonnants et sa dégaine de cow-boy à l’accent slave, sorti tout droit d’un film d’Aki Kaurismaki.

Depuis l’ouverture en 2005, à Paris, d’une information judiciaire contre X pour « assassinats et tentatives d’assassinats », Jean Balan n’a jamais rien lâché. Les juges passent, lui reste. Et il en a vu passer plusieurs, des magistrats, sur cette affaire en près de quinze ans. Ils se sont donné le mot : dès leur affectation, ils se tournent invariablement vers Maître Balan pour tenter de s’y retrouver dans les centaines de pièces versées à l’instruction. Au fil des ans, le « petit avocat » est devenu la mémoire vivante de l’affaire du bombardement de Bouaké.

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C’est sans doute le dossier de sa vie. Jean Balan fait face à la raison d’Etat, au sens propre du terme. A son instigation, la quasi-totalité des protagonistes politiques et militaires de ce drame ont déjà été entendus par les juges parisiens : Laurent Gbagbo, président de Côte d’Ivoire au moment des faits, dans sa prison de La Haye (Pays-Bas), le général Henri Poncet qui commandait les forces françaises en Côte d’Ivoire, l’ex-ambassadeur de France à Abidjan Gildas le Lidec, mais aussi, plusieurs des ministres clés du gouvernement de Jacques Chirac, aux commandes à Paris à l’époque. A commencer par Michèle Alliot-Marie (à la défense) et Dominique de Villepin (à l’intérieur). Maître Balan en est convaincu, et tout aussi invariablement, en persuade les magistrats instructeurs qui le côtoient : les autorités françaises ont quelque chose à cacher, et donc à se reprocher, dans cette affaire.

Colère noire

Têtu, Jean Balan est aussi connu pour ses emportements et une franchise qui déteint dans le microcosme judiciaire où le verbe tout en nuances et les circonlocutions priment souvent. Ainsi il n’a pas hésité, dans plusieurs courriers adressés au procureur de Paris ou à des parlementaires, à accuser Michèle Alliot-Marie de « parjure », en clair de mentir sous serment quand elle affirme avoir été dissuadée par ses conseillers juridiques à la défense de poursuivre les auteurs présumés du bombardement de Bouaké.

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De même, Jean Balan s’est mis dans une colère noire le jour où Dominique de Villepin a affirmé devant le juge n’avoir pas été mis au courant de l’arrestation, au Togo, quelques jours après le raid de Bouaké, de plusieurs « ingénieurs agronomes » slaves. Le ministre togolais de l’intérieur, François Boko, avait fait tout de suite le rapprochement avec l’affaire ivoirienne. Pourtant, au bout de quelques jours de détention, et sur recommandation de Paris, les « ingénieurs » furent relâchés et se volatilisèrent dans la nature. Explication de Dominique de Villepin devant le magistrat : cette arrestation fut probablement jugée trop mineure à l’époque par ses services pour déranger un ministre très occupé.

Maître Balan a demandé le renvoi vers la Cour de justice de la République de trois ministres : outre Mme Alliot-Marie et M. Villepin, il pointe la responsabilité de Michel Barnier, alors chef de la diplomatie française. Cette demande en fit sourire beaucoup à l’époque. Et, de fait, elle n’aboutira pas puisque, dans le cadre de la réforme constitutionnelle présentée par le gouvernement d’Emmanuel Macron, ladite Cour de justice va être dissoute. Il y a quelques années, c’est le tribunal aux armées chargé de ce type d’affaires qui, déjà, avait été démantelé. D’aucuns auraient lâché prise face à tant d’adversité. Mais pas le « petit avocat » de l’affaire de Bouaké.

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Dans quelques mois, quand une cour d’assises devrait enfin juger à Paris, selon toute vraisemblance par contumace, un mercenaire biélorusse et deux copilotes de l’armée ivoirienne, Maître Balan aura sans doute le sentiment d’avoir remporté une première victoire. Avec, toutefois, un goût amer d’inachevé. Car, sous réserve de possibles rebondissements d’ici-là, on ne sait toujours pas qui a ordonné le bombardement du 6 novembre 2004, ni dans quel but. Ni pourquoi les plus hautes autorités françaises de l’époque ont laissé filer certains des exécutants de ce raid. De quoi nourrir encore bien des emportements de Maître Balan.

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