Sur les plages algériennes, se côtoient « les immigrés » et « les blédards ». C’est la rencontre de deux groupes, mais aussi de deux formes de hiérarchies ­sociales et nationales.

Le Monde
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Carte blanche. Sous les pavés, la plage », ont scandé les étudiants en Mai 68. Les pavés, c’est la société, autoritaire, la ville qui nous aliène. La plage, c’est au contraire la ­liberté, la nature. Mais la plage est-elle un lieu où les rapports sociaux sont suspendus ? Où, presque nus, à moitié endormis sous le soleil, nous serions tous semblables et égaux ? Hélas, non.

La sociologue Jennifer Bidet (CNRS), qui est par ailleurs l’auteure, avec le dessinateur Singeon, de Vacances au bled (Casterman, 168 p., 12 €), le montre bien dans son article « “Blédards” et “immigrés” sur les plages ­algériennes » (Actes de la recherche en sciences sociales, 2017). Au menu de son enquête, une plage privée, attenante à un village de vacances, sur la côte algérienne.

Sur cette plage, deux groupes contrastés cohabitent et se font face. Ceux que les Algériens appellent « les immigrés », principalement des jeunes hommes et jeunes femmes, français, descendants d’immigrés, qui reviennent pour les vacances au pays de leurs parents. Et ceux que les immigrés appellent « les blédards », mais qui sont ici des membres des classes supérieures algériennes, entrepreneurs ou proches de l’élite politique, suffisamment riches pour accéder à ce village.

Statut

C’est donc la rencontre de deux groupes, mais aussi de deux formes de hiérarchies ­sociales et nationales. Les premiers sont, en France, en bas de l’échelle sociale : enfants de classes populaires, résidents des quartiers d’habitat social, ayant fait relativement peu d’études. Mais en Algérie, par comparaison avec le niveau de vie local, ils se retrouvent un peu plus riches, et peuvent se payer ces plages privées, réservées aux groupes les plus riches de la société algérienne.

Pour ces jeunes immigrés, la plage privée est vécue comme un « desserrement temporaire des rapports de domination vécus en France » : pas de contrôle au faciès, un espace de relative liberté financière. Les Algériens aisés qui fréquentent ces plages ne voient pas les choses du même œil. Les « immigrés » leur apparaissent vulgaires, bruyants. Ils sont critiqués pour leurs dépenses voyantes mais aussi pour leur pingrerie. Pour les « blédards », l’accès à la plage privée est signe de réussite sociale, preuve de leur statut élevé. Les prétentions de ces jeunes (vus comme pauvres et de basse extraction) leur sont alors insupportables. Leur simple présence menace ce statut.

Bronzage et hâle léger

Des petites différences de comportement deviennent alors très significatives. Pour les « immigrés », il faut revenir bronzé de vacances : « Le bronzage est utilisé comme un marqueur de la qualité des vacances, démontrant que les séjours au bled ne se limitent pas à des fêtes de famille », écrit Jennifer Bidet dans son article. D’où l’usage de crèmes, de la position couchée et des maillots de bain.

Les Algériens et Algériennes aisés, au contraire, recherchent un hâle léger : les femmes apprécient les parasols et se mettent en maillot moins fréquemment. Elles n’ont pas besoin de prouver l’accès au soleil. « L’exhibition des corps sur la plage exigée par la pratique intensive du bronzage contraste avec la réserve adoptée sur le sable des jeunes femmes de “bonne ­famille” », poursuit la sociologue.

Ces deux groupes se fréquentent alors très peu. Sous la plume de Jennifer Bidet, les « immigrés » ignorent le mépris dont ils sont l’objet. Ils interprètent avec décalage les comportements des « blédards ». Ces derniers, comme il est fréquent au sommet de la hiérarchie sociale algérienne, parlent français, signe de cosmopolitisme et ­d’appartenance à l’élite. Mais les « immigrés » (plus francophones qu’arabisants) y voient du mimétisme : « Ils se font passer pour des immigrés », précise à la sociologue un de ses interlocuteurs.

Sous la plage, les pavés. Sous le farniente, la permanence des structures sociales.

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