L’exposition « L’Eternel et le changeant », à Annonay (Ardèche), jusqu’au 8 octobre, fait découvrir le thème de la nature et du paysage, si récurrent dans l’œuvre du photographe.

Dans l’exposition « L’Eternel et le changeant », qui a lieu du 6 juillet au 8 octobre au Groupe art contemporain (GAC) à Annonay, et Ardèche, Jean-Luc Meyssonnier, avec ses lignes épurées accentuées par le choix délibéré du noir et blanc, va à l’essentiel – le rendu sensible d’un paysage – jusqu’à conférer à ses clichés une sensation, presque tactile, de transparence. Par cette approche, le photographe témoigne de son attachement pour sa région, sa terre natale. Il rend aussi compte de sa relation intimiste avec la peinture et la poésie. Explications.

Entre silence et recueillement, en quoi consiste votre démarche et pourquoi avoir choisi la photographie comme mode d’expression ?

Ma rencontre très jeune avec le photographe et sculpteur Michel Sima fut sans doute décisive dans le choix de la photographie comme mode d’expression. Je me retrouvais de suite immergé dans son monde artistique, qui avait été un des photographes des artistes de l’école de Paris et celui de Picasso en 1946 au château Grimaldi, à Antibes. J’ai été son assistant pendant cinq ans et j’ai appris de lui une certaine exigence.

J’ai aussi hérité de sa solitaire intransigeance. Plus tard, j’ai eu la charge de la gestion de son fonds photographique avec son fils Pierre, et je réalisais dans mon atelier les tirages de collection de ses portraits d’artistes. Mon penchant naturel vers l’introspection et la réminiscence fut perceptible dès mes premières images. Ce sentiment continue aujourd’hui encore à irriguer mon travail photographique. Comment retranscrire ces sentiments, ces émotions, ces sensations en images et que l’autre puisse les recevoir, voilà ce qui détermine mon travail.

Vous suivez la nature, la flore, au rythme des saisons. Pourquoi avoir choisi ce thème si récurrent qui jalonne l’ensemble de votre œuvre ?

Cet attachement profond à la nature, qui pour moi est essentiel au quotidien, marque surtout dans ma création une distance avec l’art du concept ou celui qui relève plus de l’anecdotique, de l’artifice. Ma photographie oscille en permanence entre une certaine abstraction et la figuration, du moins c’est comme cela que je la perçois. Mais la nature, au-delà de la représentation du réel que la photographie appelle souvent, sert, chez moi, de prétexte à un questionnement, à une interrogation sur notre manière d’être au monde… J’aime le silence, la solitude, les grands espaces et j’ai envie d’en partager l’émotion.

Comment procédez-vous pour composer vos paysages ?

C’est d’abord par la lumière que les choses démarrent, c’est elle qui chez moi déclenche la photographie. Après vient le choix du cadrage, là intervient la composition, mon regard fait le tour du viseur de l’appareil pour faire un choix de cadrage d’une extrême précision. Mais la question n’est pas tant celle du paysage, ni de sa beauté, mais d’essayer d’en montrer l’au-delà : l’au-delà du paysage, l’au-delà du motif. Je n’ai pas la sensation de photographier un paysage, le paysage c’est un concept, une construction pour nous rassurer.

C’est le cadre qui définit un paysage, mais ce que j’essaie de faire dans mes paysages, c’est justement de donner la sensation d’infini, que mes photographies ne s’arrêtent pas à leurs bords, qu’elles pourraient s’étendre indéfiniment, que l’on ait la sensation que l’on pourrait s’y perdre et s’y fondre. Ce que je donne à voir doit aussi pouvoir suggérer la notion d’un temps indéfini, sans âge. J’évite tout ce qui pourrait donner un repère, un signe, j’aime rester dans ce hors temps, comme si les choses pouvaient durer toujours.

Il y a peu de présences humaines dans mes images, ma photographie ne raconte rien sur le social, mais elle parle de l’homme, de ses sensations et de ses perceptions.

Pourquoi avez-vous tendance à n’utiliser que le noir et blanc ?

J’ai débuté naturellement par la photographie argentique noir et blanc. Et maîtriser la
technique, du développement au tirage, m’a permis de faire mes premières expérimentations sur le contraste, dès 1983. J’ai rapidement pressenti le potentiel graphique de ce médium, j’allais jusqu’à produire de grands aplats de blanc totalement immaculés. Je n’avais pas encore saisi qu’il fallait un peu plus de mesure et de subtilité dans la matière photographique.

C’est peut-être, paradoxalement, en découvrant le travail de Mario Giacomelli, au milieu des années 1990, que j’ai commencé à réaliser que cela n’était qu’un artifice : il fallait que je traite mes images autrement. J’ai compris alors qu’un simple glissement des valeurs du noir et blanc du sujet photographié suffisait à créer l’énigme, à troubler, à questionner : ce que je vois, est-ce bien ce que je vois ? A ce moment-là, l’eau est devenue de la lave, une ombre sur une pierre, la pierre même, un rocher une peau, une peau un rocher, un ciel une galaxie… et c’est devenu pour moi le cœur de la poésie en photographie.

En regardant vos photographies, on pense à Mario Giacomelli. Comment expliquez-vous cette « affinité » ?

C’est sa grande liberté créatrice qui m’a le plus touché, et surtout permis de m’affranchir de certaines règles et conventions et de donner plus de sens à mon travail. Pour Mario Giacomelli, la photographie n’était qu’un médium au service d’une écriture poétique. La technique ne l’intéressait pas. Il transgressait les règles élémentaires de l’éthique photographique, ne travaillait qu’au flash, griffait ses négatifs, les superposait, utilisait la mise en scène avec toutes sortes d’oiseaux factices, et ce, pour approcher au plus près de ses fantasmes. C’est tout cela qui m’a permis de prendre conscience que la technique n’était pas l’essentiel, et que ma sensibilité rejoignait tout à fait la vision de Mario Giacomelli sur le monde.

Mais au-delà de la photographie, il y a l’homme qui me touche plus particulièrement, attaché à sa terre de Senigallia [province d’Ancône, en Italie] de laquelle il n’est que très rarement parti, cette terre qui lui a permis de faire une œuvre primordiale. Il y a aussi, chez lui, ce rapport intime à la peinture et à la poésie, qui me parait essentiel.

Je travaille à des projets de livres ou d’expositions, avec des peintres et des écrivains. Cette collaboration a été initiée avec des auteurs dans mon livre Le Pays d’en haut [Les éditions du Chassel, 2011], puis actuellement dans des livres d’artistes avec des poètes contemporains*. J’ai aussi exposé avec le peintre Alexandre Hollan, en 2013 et 2015, et maintenant au GAC en juillet, jusqu’au 8 octobre.

* Le livre d’artistes intitulé Présences avec le peintre Alexandre Hollan et le poète Daniel Kay doit paraître cet automne aux éditions du Bourdaric.

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