Cette caverne au trésor, restée inchangée depuis son ouverture en 1931, sera rénovée, comme deux autres établissements de la capitale kényane.

Par Marion Douet Publié aujourd’hui à 11h23

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Mis à part les grandes tables encerclées d’étagères et le silence studieux, ponctuellement rompu par le grincement d’une chaise ou le bruissement d’une page, il n’y a pas grand-chose d’attendu à la bibliothèque McMillan. Au rez-de-chaussée, une salle consacrée à la littérature jeunesse peine à contenir une montagne de bureaux et de chaises cassés. A l’étage, fermé au public, une tête de lionne empaillée, la gueule ouverte, a été abandonnée au beau milieu d’un couloir. Au sous-sol s’entassent des dizaines de sacs remplis de livres presque centenaires. Certains éventrés, d’autres gonflés par l’humidité.

Le lieu – dont le nom rend hommage à un explorateur américain ayant acquis la nationalité britannique après son installation au Kenya – est un bâtiment historique du centre-ville de Nairobi, seul quartier de la capitale qui abrite des constructions de l’époque coloniale. De lourds édifices de pierre brune, pompeux et solennels. Indifférente au flot des voitures et des employés pressés, la bibliothèque forme un bloc immobile, protégé par deux lions de pierre et une colonnade de granit.

Rien n’a bougé, ou presque, depuis son inauguration en 1931. « Elle n’a jamais fermé ses portes et tout, les moulures, les chandeliers, y est d’origine. A l’exception du carrelage, l’ancien n’ayant pas tenu, et de la surveillance vidéo, qui est venue plus tard ! », sourit Francis Mitugu, 21 ans, membre de l’association Book Bunk, qui porte un projet de rénovation du monument classé.

« Le cadre est beau, et je ne suis pas dérangé »

A l’intérieur en effet, la bibliothèque construite pour les colons – Kényans et Indiens y étaient interdits d’entrée jusqu’à l’indépendance, en 1963 – est restée dans son jus : défenses d’éléphant façon trophées de chasse, portraits à l’huile d’aristocrates britanniques et collection d’ouvrages improbables, tel ce livre de cuisine consacré aux Recettes de la vieille Angleterre entre 1580 et 1850.

Chaque jour, une petite centaine d’étudiants vient quand même y travailler. C’est calme et proche de l’université. « Je profite de mes vacances de fin d’année pour réviser ici, l’environnement est serein, le cadre est beau, et je ne suis pas dérangé », opine Elijah Kamau, un lycéen de 17 ans penché sur un manuel de chimie. Emprunter des livres ? L’idée ne semble pas l’avoir effleuré. Les collections sont désuètes, le système de prêt, hors d’âge, et beaucoup d’ouvrages ne sont pas ou mal référencés.

Tout cela appartiendra bientôt définitivement au passé. Book Bunk va rénover McMillan et deux autres bibliothèques publiques de Nairobi (Makadara et Kaloleni, des bâtiments des années 1970) du sol au plafond, étagères comprises.

Une étonnante aventure portée par deux trentenaires, nairobiennes et passionnées de littérature : Angela Wachuka, ancienne directrice d’une maison d’édition, et Wanjiru Koinange, romancière. « Il y a six ans, nous cherchions ensemble un lieu pour organiser un événement littéraire et nous sommes entrées pour la première fois dans McMillan. On s’est dit : Comment nos bibliothèques peuvent-elles être dans un tel état ?Surtout celle-ci, vu sa beauté, sa taille et son importance historique. Ce fut le point de départ du projet », explique cette dernière.

Il faudra près de trois ans pour convaincre la municipalité, qui a laissé l’endroit dépérir mais se méfie d’une si miraculeuse proposition. « A un moment, nous avons même laissé tomber, avoue Angela Wachuka. Mais une nouvelle administration est arrivée après les élections de 2017, on s’est dit qu’il fallait réessayer. » En mars 2018, la mairie finit par accepter. Elle donne carte blanche à Book Bunk pour une durée de cinq ans et met à sa disposition des ressources matérielles (plans, registres, etc.) et humaines (libraires, ingénieurs).

Anglais et swahili

Première étape : réaliser un inventaire. « C’est le grand défi, personne ne sait vraiment ce qu’il y a là-dedans ! », s’exclame Angela. A l’étage du bâtiment McMillan, une salle illustre à la fois le désordre et la richesse de cette caverne aux merveilles : elle est remplie d’exemplaires de journaux, existants ou disparus, datés… de 1906 à 2018. Une véritable encyclopédie du Kenya moderne, entassée sans protection sous une épaisse couche de poussière, à la merci des pluies qui traversent parfois le plafond.

Au total, il y aurait sur les trois sites quelque 400 000 journaux, livres, peintures et photographies. « En 2018, presque 2019, il est incroyable de ne pas avoir un fichier Excel avec ces informations, poursuit l’ancienne éditrice. L’inventaire va commencer en début d’année et durer au moins six mois. Nous recrutons pour cela une horde de stagiaires, des consultants, tous payés. »

Un travail de fourmi qui mènera à la deuxième étape : le contenu. Les anciens ouvrages auront leur place, insistent les deux animatrices du projet, mais la littérature africaine contemporaine fera enfin son entrée dans les rayons. En anglais et en swahili. Certains livres, trop précieux ou trop abîmés, seront transférés dans d’autres lieux ou numérisés.

Surtout, les bibliothèques seront vivantes. « Leur essence restera l’étude, la lecture, mais il y aura aussi tout un panel d’activités, des programmes pour les enfants, des diffusions de films ou même des lancements de livres, qui aideront ceux qui, comme moi, vivent de cette activité », explique Wanjiru, la romancière, insistant sur la nécessité qu’à terme ces espaces soient aussi des entités économiquement autonomes, afin de ne pas dépendre de fonds publics dans une ville qui croule sous les urgences à financer.

Pour ces cinq premières années de travaux, Book Bunk cherche près d’un million de dollars. L’association en a déjà récolté une partie, auprès de philanthropes et d’institutions, et vient de lancer une campagne sur une plateforme de financement participatif, XXIe siècle oblige.

Marion Douet (Nairobi, correspondance)

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