La diffusion en salle du film de la réalisatrice Wanuri Kahiu sur les amours de deux jeunes femmes à Nairobi a été autorisée du 23 au 27 septembre seulement. Cela a toutefois suffi à le propulser en tête du box-office.

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Finalement, les Kényans ont eu le droit de découvrir Rafiki, film sur un amour lesbien à Nairobi, au cinéma… du 23 au 29 septembre uniquement. Une petite semaine durant laquelle, à la suite d’une plainte déposée par la réalisatrice Wanuri Kahiu, 38 ans, pour atteinte à sa liberté de création, la justice a levé la censure sur cette histoire présentée en mai au Festival de Cannes et actuellement distribuée dans une vingtaine de pays (dont la France, depuis le 26 septembre). Ces sept jours de diffusion dans son pays étaient nécessaires au film pour pouvoir candidater à une sélection aux Oscars.

Agitation sur les réseaux sociaux

Économiquement libérale, la société kényane est cependant conservatrice. L’homosexualité, criminalisée en vertu d’une loi héritée de la colonisation britannique, est rejetée par une grande partie de la population. Le président Uhuru Kenyatta a déclaré plusieurs fois que sa légalisation « n’était pas un sujet », notamment lors d’une visite à Nairobi de Barack Obama en 2015. Pendant la brève apparition du film sur les écrans, l’agitation a été certaine : ovations sur les réseaux sociaux, séances combles, un seul lieu – le Prestige Plaza, à Nairobi, soutien régulier des productions locales – puis trois, puis cinq ont mis à l’affiche cette chronique d’un Nairobi moderne, où Kena et Ziki, deux jeunes filles d’un même quartier, tombent amoureuses malgré l’interdit. Sans compter les projections, publiques ou privées, d’institutions culturelles et d’associations LGBT. Selon les producteurs, le film a attiré 6 500 spectateurs et figurait en tête du box-office, « rappelant une effervescence que le Prestige Plaza n’avait jusqu’ici connue qu’avec Black Panther », début 2018, un blockbuster américain et le plus grand succès jamais connu au Kenya.

« Nos parents sont à fond dans l’église, la religion. Quand ils étaient jeunes, il n’y avait ni Internet ni téléphone ! Il n’y a aucune chance qu’ils aillent voir “Rafiki”. » Fiona Kiautha, étudiante

Cette ébullition ne touche pas tout le monde. Au Prestige Plaza, rares étaient les spectateurs âgés de plus de 30 ans. Dans les effluves de pop-corn se pressait la jeunesse, plutôt aisée, de cette capitale de plus de 4 millions d’habitants, accro à WhatsApp et à YouTube. Et en décalage avec ses aînés. « Nous sommes beaucoup plus exposés, plus ouverts. Nous savons qu’il y a de l’homosexualité dans la société, raconte Fiona Kiautha, 23 ans, étudiante en droit. Nos parents n’ont pas reçu la même éducation, ils sont à fond dans l’église, la religion. Quand ils étaient jeunes, il n’y avait ni Internet ni téléphone ! Il n’y a aucune chance qu’ils aillent voir Rafiki. » Comme plusieurs dizaines de jeunes, dépités, affalés sur des canapés rouges à l’entrée du cinéma, elle est arrivée trop tard pour obtenir un ticket ; elle prévoit de revenir dès le lendemain pour ne pas rater le film, mais « sans le dire à [ses] parents ».

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Pour autant, Rafiki n’a pas suscité de vrai débat au niveau national. Les grands médias lui ont donné peu de place, à l’exception de certaines chaînes de télévision ciblant la jeunesse. Au-delà de l’indifférence globale, la commission de censure (KFCB), qui avait interdit le film en raison de « son but évident de promouvoir le lesbianisme au Kenya », a reçu de nombreux soutiens d’internautes, qui voient en elle un rempart contre des idées « venues de l’étranger ».

« Le KFCB a le devoir sacré de protéger la moralité du Kenya à travers la régulation des films et des contenus diffusés », a ainsi déclaré l’un d’eux, dans un Tweet accompagné du hashtag #KFCBWinOverRafiki (Le KFCB gagne sur Rafiki). Ce dernier a fleuri en fin de semaine, faisant référence à l’annonce de la sélection d’un autre film, Supa Modo, pour représenter le Kenya aux prochains Oscars. Dernière séquence d’une folle semaine pour Rafiki, de nouveau censuré depuis dans son propre pays.

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