A Oussoubidiagna, petite ville de l’ouest du pays, la plupart des jeunes rêvent de partir vers l’Europe. Au risque de périr en route, en Méditerranée.

Par Morgane Le Cam Publié aujourd’hui à 04h08, mis à jour à 04h08

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Assise au fond de sa cour, Yaya Sidibé a le regard fuyant et les yeux embués d’une femme en souffrance. Le simple fait de témoigner est une douleur pour cette frêle Malienne d’une quarantaine d’années. Quatre ans ont passé depuis le décès de son mari, et elle n’a rien oublié de ce maudit jour de 2014 où elle est devenue veuve : « Il voulait aller travailler en Europe pour nous nourrir, parce que chez nous, la vie est difficile. Il a pris le bateau en Libye. La mer l’a emporté », raconte-t-elle, en contemplant ses trois enfants. Avec lui, 45 autres migrants périrent ce jour-là, tous originaires de la même petite ville de l’ouest du Mali : Oussoubidiagna, 6 900 habitants.

Ce naufrage, et tant d’autres ensuite, n’empêchent pas les nouveaux départs. A l’instar de Yaya Sidibé, les autorités régionales assistent, impuissantes, à la répétition tragique de l’histoire. « Quand les jeunes meurent comme ça, on se dit que c’est l’avenir de notre commune qui est hypothéqué, soupire le sous-préfet d’Oussoubidiagna, Bemba Tounkara. Mais ils refusent de laisser la route. Quoi qu’on leur dise, ils veulent aller chercher l’eldorado européen. » Le 7 janvier, 48 Maliens sont morts dans les eaux libyennes. En 2015, ils avaient été 376, un record en si peu de temps.

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De Kayes, la principale ville de l’ouest du pays, il faut rouler plus de quatre heures pour accéder à Oussoubidiagna. Une seule piste, impraticable par mauvais temps, permet de rallier cette paisible bourgade, où la place de l’école et le marché concentrent l’essentiel de l’activité. Dans les chemins environnants, on croise surtout des femmes, des vieux et des enfants. Comme partout dans la région, bien des jeunes cherchent à migrer. Le phénomène n’a rien de nouveau : hérité du temps des grands empires établis entre le IIe et le XVIe siècles, il s’est développé à l’époque de la colonisation. « Les Maliens étaient obligés de payer les impôts en numéraire. Pour ce faire, ils partaient travailler sur les chantiers coloniaux du Sénégal, de Côte d’Ivoire et du Niger », explique Bréma Ely Dicko, chef du département de socio-anthropologie de l’université de Bamako.

« Valeur sociale »

A l’époque, le secteur de Kayes se forge une tradition migratoire qui sera renforcée par la première guerre mondiale. La France puise alors une partie de sa main-d’œuvre dans ses colonies. Un peu plus d’un demi-siècle plus tard, deux grosses sécheresses frappent le Sahel, en 1973 et en 1984, entraînant d’autres vagues de départs. Depuis, la migration s’est poursuivie, en particulier à Kayes, où la population déplore le manque d’investissements et d’opportunités économiques offertes par l’Etat.

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