Plus d’un demi-million d’électeurs étaient appelés vendredi à voter pour les législatives qui se sont déroulées sans enjeu et sans grand enthousiasme.

Calmement, le brouillard s’est levé sur les paisibles collines du royaume d’eSwatini et, sans se bousculer, les Swatis ont pris le chemin des bureaux de vote. Vendredi 21 septembre dans l’ex-Swaziland, un petit pays enclavé d’Afrique australe qui fête cette année ses 50 ans d’indépendance, les élections législatives se sont déroulées sans encombre, sans enjeu et sans grand enthousiasme.

Dans les rues, sur les routes, l’événement aurait pu passer complètement inaperçu. Pas d’affiches, pas de militants, pas de rassemblements : depuis 1973, les partis politiques ne sont tout simplement pas autorisés à participer au scrutin. Dans la dernière monarchie absolue d’Afrique, le premier ministre est issu de sa famille royale, le roi nomme les ministres, les juges et les hauts fonctionnaires ; il tolère mal la contestation et brime l’opposition.

L’eSwatini présente un double visage : le visiteur de passage qui parcourt les grands axes et profite des parcs nationaux retient généralement l’accueil chaleureux des Swatis et des paysages proprets et verdoyants. Mais dans les zones reculées, les infrastructures sont minimales et la pauvreté omniprésente. Deux tiers de la population vit avec moins de deux dollars par jour.

Entre détachement et résignation

Pour les législatives, plus d’un demi-million d’électeurs était appelés à élire 59 députés, sur les 69 qui composent l’assemblée. Les 10 restants sont directement nommés par le roi. Ce système dit des Tinkhundla – les circonscriptions – est pour les uns féodal et rétrograde, et pour les autres respectueux des traditions.

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Sans étiquette partisane, les parlementaires sont avant tout les représentants des différents cantons. Avant de concourir aux élections, les candidats sont d’abord nominés lors de conseils de villages : n’importe qui peut être désigné, selon le bon vouloir de ses pairs. L’opposition y voit une mascarade, puisque en réalité, les chefs traditionnels, nommés par le roi, veillent au grain et influencent de fait la sélection des candidats.

« Chaque pays a son système, et nous avons grandi avec celui-ci, donc j’y crois fermement », affirme Lomagogo Khumalo, la dynamique directrice de l’un des bureaux de vote de Manzini, la plus grande ville du pays. A l’intérieur, la mécanique électorale est dernier cri : les bulletins sont imprimés en couleur et présentent les photos de chaque candidat. Après avoir voté, la carte d’électeur du votant est scannée et comptabilisée directement sur ordinateur. « Vous voyez : ces élections sont libres et équitables. Tout le monde peut s’inscrire, venir voter, et déposer des recours s’il constate des irrégularités », plaide-t-elle, enjouée.

À la sortie, les avis oscillent pourtant entre détachement et résignation. Bosisi, 20 ans, a voté pour la première fois, mais s’estime trop jeune pour avoir une opinion. « J’ai juste voté pour avoir accès à une bourse scolaire, ils vérifient les cartes d’électeurs lorsqu’on postule », avoue-t-il. Si le roi règne sans partage, il lui faut un semblant de participation pour démontrer l’adhésion de son peuple au système. A l’étranger, le monarque est régulièrement pointé du doigt pour son goût pour les voitures de luxes, le train de vie extravagant de la famille royale, alors que plus de 300 000 personnes dépendent de l’aide alimentaire et que le pays est confronté à la plus forte prévalence du sida au monde.

Un roi intouchable

Casquette vissée sur la tête, assis contre un arbre, Nhlenipho Siyaya, 23 ans, s’est déplacé jusqu’au bureau de vote, mais seulement pour y vendre des bananes. « Ce système politique n’est pas suffisamment équilibré pour qu’on puisse y croire. Ces députés, ils viennent, ils veulent notre vote, ils nous donnent de l’argent, du crédit pour téléphoner et puis ils disparaissent pendant quatre ans. Ils sont juste payés à ne rien faire », explique le jeune homme. Comme la moitié de sa génération, il ne trouve pas d’emploi. Comme des milliers de fonctionnaires, sa mère, enseignante, s’est mise en grève trois jours avant le scrutin pour dénoncer le gel des salaires dans le secteur public. Le gouvernement a dû fermer les écoles et des manifestations à Manzini ont fait plusieurs blessés lorsque les forces de l’ordre ont réagi férocement.

Pas question pour autant de critiquer le roi. « Je n’ai pas de problème avec la royauté. Je respecte mon roi, j’aime mon roi. Il a tellement fait pour l’eSwatini. On n’est pas comme les autres pays où il y a des partis politiques qui ne font que s’entre-tuer », estime Nhlenipho. Le problème, pour lui, ce sont les gens « en dessous » du roi.

Candidat à sa réélection, le député Jan Sithole, un ancien syndicaliste reconnu, est du même avis. « Le budget vient du gouvernement, pas du bureau du roi. Si le ministre des finances fait le béni-oui-oui oui et ne dit pas que les coffres sont vides, il encourage l’extravagance de la famille royale », explique-t-il. Ce sexagénaire grisonnant est l’un des rares à se déclarer ouvertement de l’opposition et à espérer infléchir le système de l’intérieur. « On ne peut pas rester les bras croisés et attendre que ça change. On a boycotté pendant longtemps, mais au final les choses n’ont fait qu’empirer », lâche-t-il.

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Le boycott, c’est la stratégie du Pudemo (Mouvement démocratique uni du peuple), le plus grand parti d’opposition, qui n’a donc pas de reconnaissance légale. La plupart de ses dirigeants sont en libération conditionnelle et en attente de jugement pour « terrorisme », « sédition » ou « trahison ». Sa consigne, aux militants, pour ce vendredi ? Brûler leurs cartes d’électeur.

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