Ce n’est pas encore le printemps, mais l’atmosphère est semble-t-il plus respirable aujourd’hui qu’il y a trois ans sur Facebook.

La circulation des articles de sites mensongers ou sensationnalistes y a sensiblement diminué ces derniers mois en France, selon notre décompte. Si beaucoup reste à faire pour lutter contre la désinformation en ligne, la plate-forme (dont Le Monde est partenaire pour la vérification d’informations signalées comme fausses par des utilisateurs) apparaît aujourd’hui moins vulnérable qu’elle a pu l’être par le passé.

Un échantillon de plus de six cents sites francophones

Pour mener cette enquête, nous avons analysé 630 sites, exclusivement francophones, identifiés dans le cadre du Décodex, notre outil de lutte contre la désinformation :

  • 60 sites parodiques (bleu) ;
  • 244 sites réputés pour diffuser un nombre significatif de fausses informations (rouge) ;
  • 93 sites dont la fiabilité ou la démarche est douteuse (orange) ;
  • 233 sites qui sont en principe plutôt fiables (sans couleur spécifique).

Nous avons ensuite pu analyser leur activité sur les réseaux sociaux, de janvier 2015 à septembre 2018, grâce aux données de BuzzSumo, une entreprise américaine. Cet outil mesure l’« engagement », c’est-à-dire la somme des partages, commentaires ou mentions « j’aime » sur les publications de ces sites sur quatre réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Pinterest et Reddit). Cet indicateur donne un reflet de la popularité, ou du moins de la viralité des publications en question.

Cette démarche a également été utilisée par le milieu universitaire. C’est avec une méthodologie comparable que trois chercheurs de Standford (Californie) ont analysé 570 sites américains pour une étude publiée en septembre.

Notre démarche a cependant des limites, notamment le fait que nous n’avons pas étudié l’ensemble des sites français et que nous n’avons pas pu mesurer l’audience de ces sources, c’est-à-dire de savoir combien de lecteurs les lisent réellement. Il s’agit donc avant tout d’un indicateur, qui n’a pas la prétention d’être exhaustif.

Certains sites mensongers supplantent de grands médias

Le gros de l’activité se passe sur Facebook, qui concentre ainsi 95 % des 4,4 milliards d’interactions au sein de notre corpus en près de quatre ans. Un chiffre qui s’explique non seulement par sa position dominante, mais aussi par le fait que c’est la plate-forme qui a la définition la plus large de l’engagement (sur Twitter, ainsi, seuls les « retweets » sont comptés comme tels). Les sites plutôt fiables se partagent la majeure partie du gâteau : même à leur plus bas, en octobre 2015, ils totalisaient 72,3 % de l’engagement.

Santeplusmag.com plus « viral » que « Libération »

Si les sites de désinformation n’ont jamais supplanté les médias traditionnels dans leur ensemble, on constate tout de même que certains d’entre eux rivalisent, sur la durée, avec des rédactions bien installées.

Les deux plus populaires sur les réseaux sociaux, Santeplusmag.com et Lagauchematuer.com, ont ainsi suscité chacun, en quatre ans, plus d’interactions (respectivement 63 millions et 57 millions) que Le Point (48 millions), Libération (47 millions) ou encore Europe 1 (47 millions).

Au total, quatorze sites classés « rouge » dans le Décodex et neuf classés « orange » se positionnent parmi les cent sources les plus virales sur les réseaux sociaux, sur la période. Du côté des sites parodiques, seul Le Gorafi peut se targuer d’un tel succès. Cela ne veut pas dire que ces sources sont plus lues que les médias traditionnels, mais cela montre tout de même qu’elles occupent un espace considérable.

Décodex : les sites les plus « populaires » sur Facebook en France

Après un pic en 2015 et en 2016, la désinformation recule

Mais il semble que le vent ait tourné pour les sites mensongers et douteux. Alors qu’ils ont représenté jusqu’à un quart des réactions sur Facebook en 2015, leur « part de marché » a sérieusement chuté depuis. Le plus gros de cette baisse est récent : en mars 2017, encore, les catégories « rouge » et « orange » du Décodex totalisaient près de 20 % de l’engagement sur le réseau social. Depuis février, ils se situent plutôt autour de 13 %-14 %.

Le poids des sites peu fiables et douteux a diminué en trois ans

Part des différentes catégories de sites dans l’engagement (partages, commentaires, « likes ») sur Facebook

Cette évolution n’est pas le fait d’une montée en puissance des médias traditionnels. Si l’on compare les trajectoires des différentes catégories de sites depuis début 2015, on s’aperçoit que l’activité des sites plutôt fiables a surtout varié au gré de l’actualité : leur plus haut niveau remonte aux attentats de novembre 2015, suivi par la campagne présidentielle française, de fin 2016 à mi-2017.

L’activité des sites moins fiables a suivi des courbes similaires de 2015 à début 2017, avant de décrocher sérieusement. Elle se situe désormais à des niveaux sensiblement inférieurs à ceux de 2015, là où les sites plus recommandables ont conservé leur audience.

Les sites d’intox ont décroché depuis fin 2017

Evolution de l’engagement des catégories de sites, à partir d’une base 100 en mars 2015

Selon nos observations, les plus gros sites de désinformation français de notre corpus ont vu leur audience sur les réseaux sociaux fondre depuis le début de l’année. C’est autant le cas pour des sources sensationnalistes comme Santeplusmag.com, Letopdelhumour.fr ou Eddenya.com, que pour des sites d’extrême droite comme Lesobservateurs.ch, Lagauchematuer.fr ou Resistancerepublicaine.eu.

La « prime » à l’intox a diminué

Cette chute de l’activité des sites peu fiables sur les réseaux sociaux n’est pas liée à une baisse de leur production. Au contraire, ces sites n’ont cessé d’augmenter leur rythme de publication, mais la popularité de leurs publications n’a fait que dégringoler avec le temps.

Résultat : alors que, début 2015, les articles des sites classés en « rouge » dans le Décodex réunissaient près de trois fois plus d’interactions que ceux des médias plutôt fiables, les deux types de publications ont désormais une portée similaire.

La catégorie « orange », qui comporte de nombreux sites sensationnalistes, a, elle aussi, connu une telle chute, mais s’en sort toujours considérablement mieux.

La viralité des intox sur Facebook a sensiblement diminué en trois ans

Engagement (partages, likes, commentaires) moyen des articles des sites des différentes catégories Décodex sur Facebook.

Un recul de la désinformation qui reste difficile à interpréter

Contacté, Facebook n’a pas souhaité commenter les résultats de notre décompte. Plusieurs actions prises par la plate-forme depuis fin 2016 peuvent néanmoins expliquer, au moins en partie, un reflux de la désinformation. On peut citer les mesures instaurées pour lutter contre les fausses informations, les fermetures de pages Facebook qui contreviennent aux conditions d’utilisation de la plate-forme, ainsi que la révision de son algorithme.

« Ces résultats semblent cohérents avec ceux de l’étude de Stanford sur les sites américains. Je ne suis pas surpris, et même plutôt soulagé qu’il y ait des signes que les choses bougent, même lentement », a réagi Alexios Mantzarlis, directeur de l’International Fact-Checking Network (IFCN), un réseau international de journalistes vérificateurs, dont l’équipe des Décodeurs est membre.

Ces résultats doivent cependant être interprétés avec prudence, estime-t-il. Si le recul des sites de désinformation est indéniable, cela ne veut pas dire que les fausses informations elles-mêmes ont connu le même recul. Certaines intox très partagées émanent en effet de domaines inconnus jusqu’alors, ou circulent par la publication de photos ou de vidéos sur les réseaux sociaux.

Au-delà de facteurs directement liés à Facebook, « on peut faire l’hypothèse qu’il y a une forme d’apprentissage collectif qui se met progressivement en place, estime, pour sa part, le sociologue Dominique Cardon, directeur du Médialab de Sciences Po. C’est toujours le cas avec le numérique : on découvre d’un coup un problème qui nous pète à la gueule et on apprend la solution. »

S’il est sans doute prématuré d’annoncer la fin des fausses informations en ligne, les ripostes engagées depuis deux ans semblent bien produire des effets.

L’origine de l’article >>